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Deux rives, deux femmes : Anne de Bretagne et Aïsha de Kilwa

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Dernière mise à jour : il y a 5 jours

24 juin 2026. Née à Guérande, j'ai grandi dans une famille attachée à la mémoire bretonne. Très tôt, j'ai découvert l'histoire d'Anne de Bretagne, cette femme qui dut affronter les tempêtes de son temps pour préserver l'identité et l'autonomie de son duché, à l'heure où le monde médiéval basculait vers une nouvelle époque.


Anne de Bretagne Horae ad usum Romanum, dites Grandes Heures d'Anne de Bretagne par Jean Bourdichon (1457-1521), 1505-1510.
Anne de Bretagne Horae ad usum Romanum, dites Grandes Heures d'Anne de Bretagne par Jean Bourdichon (1457-1521), 1505-1510.

Il m'a fallu parcourir plusieurs milliers de kilomètres et vivre plus de trente ans en Afrique de l'Est pour découvrir l'histoire d'une autre femme, sur les rivages de l'océan Indien, dans la prestigieuse cité swahilie de Kilwa. Sa stèle funéraire fut mise au jour en 1901 par un collecteur allemand dans le cimetière des sultans de Kilwa Kisiwani, aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. On peut y lire : « La dame Aïsha, fille de notre seigneur l'émir Ali, fils de notre seigneur le sultan Sulayman. »


Stèle funéraire d'Aisha de Kilwa mise au jour en 1901 par un collecteur allemand dans le cimetière des sultans de Kilwa Kisiwani. Aujourd'hui conservée dans les collections du musée ethnologique de Berlin, au sein de la collection “Kilwa-Sammlung” sous le numéro III E 9687. 
Stèle funéraire d'Aisha de Kilwa mise au jour en 1901 par un collecteur allemand dans le cimetière des sultans de Kilwa Kisiwani. Aujourd'hui conservée dans les collections du musée ethnologique de Berlin, au sein de la collection “Kilwa-Sammlung” sous le numéro III E 9687. 

La date de son décès correspond à octobre 1554 de notre ère. Elle marque une époque où le sultanat de Kilwa avait déjà dépassé son apogée et où les routes de l'or et des épices entraient progressivement en déclin sous la pression croissante des Portugais.


En découvrant les ruines de cette ancienne cité portuaire de Tanzanie, une idée s'est imposée à moi : tandis qu'Anne de Bretagne construisait son destin à l'extrémité occidentale de l'Europe, d'autres femmes vivaient au même moment sur les rives de l'océan Indien, au sein d'une civilisation urbaine, lettrée et cosmopolite dont nous savons aujourd'hui encore peu de choses.


C'est ainsi qu'est née l'envie d'écrire la vie d'Aïsha de Kilwa, cette petite-fille de sultan, depuis sa naissance dans une cité qui comptait parmi les plus prospères de son temps. Entre le XIVe et le XVe siècle, Kilwa faisait l'admiration des voyageurs. Le célèbre explorateur marocain Ibn Battuta écrivait en 1331 : « Kilwa est l'une des plus belles villes du monde et l'une des mieux construites. »


Les chroniques arabes et portugaises décrivent longuement le pouvoir et le rayonnement de cette cité gouvernée par les vents de mousson. Kilwa contrôlait alors une part importante du commerce de l'or venu de Sofala, de l'ivoire d'Afrique orientale et des marchandises qui circulaient entre l'Afrique, l'Arabie, l'Inde et au-delà avec la Chine.


À la même époque, de l'autre côté du continent, l'Europe atlantique connaissait elle aussi de profondes transformations. Les routes maritimes se déplaçaient, de nouveaux empires émergeaient et les équilibres politiques hérités du Moyen Âge étaient remis en question.


Anne de Bretagne et Aïsha de Kilwa n'ont jamais entendu parler l'une de l'autre. Pourtant, chacune a vécu à sa manière le basculement d'un monde.


Deux mondes maritimes contemporains


À la fin du XVe siècle, la Bretagne est l'une des grandes puissances maritimes d'Europe occidentale. Ses ports commercent avec l'Angleterre, les Flandres, l'Espagne et le Portugal. Le sel de Guérande, les vins, les céréales et les textiles circulent le long des côtes atlantiques, tandis que la pêche à la morue prend une importance croissante. Les navires bretons participent à un vaste espace d'échanges qui s'étend des îles Britanniques à la péninsule Ibérique.


Au même moment, à plus de huit mille kilomètres de là, Kilwa est l'une des cités les plus prospères de la côte swahilie. Ses marchands exportent l'or venu de l'intérieur de l'Afrique, l'ivoire, les bois précieux et d'autres marchandises de luxe. Les navires de l'océan Indien relient Kilwa à Aden, au Gujarat, à Ormuz et parfois jusqu'aux confins de l'Asie. Comme les marins bretons suivent les vents de l'Atlantique, les navigateurs swahilis vivent au rythme des moussons. Ces deux mondes ne se connaissent pas encore. Pourtant, ils appartiennent déjà à une même histoire maritime globale.


Des océans de commerce... et plus tard, d'esclavage


Il serait tentant d'opposer un Atlantique tourné vers l'avenir à un océan Indien idéalisé. La réalité est plus complexe. À l'époque d'Anne de Bretagne, les Portugais pratiquent déjà le commerce d'esclaves africains vers Madère, les Açores, le Cap-Vert et le Portugal. Nous ne sommes pas encore à l'époque des grandes plantations américaines ni de la traite transatlantique de masse, mais les fondations de ce système sont déjà en place.


De son côté, l'océan Indien connaît depuis des siècles des échanges d'esclaves reliant l'Afrique orientale à l'Arabie, à la Perse et à l'Inde. Kilwa participe à ces réseaux commerciaux, même si les chroniqueurs de l'époque insistent davantage sur le commerce de l'or, de l'ivoire ou des produits de luxe. Ni l'Atlantique ni l'océan Indien ne sont des espaces innocents. Tous deux sont des mondes marchands où circulent des biens, des idées, des croyances, mais aussi des êtres humains, libres ou non.


Quand les océans changent de rôle


Le véritable tournant n'est pas seulement commercial. Il réside dans le déplacement progressif du centre économique du monde. Avant le voyage de Vasco da Gama, les épices, les soieries, les porcelaines et les pierres précieuses d'Orient parviennent en Europe grâce à de longues chaînes commerciales traversant l'océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée.


Lorsque Vasco da Gama contourne l'Afrique en 1498, les Européens cherchent désormais à accéder directement à ces richesses et à contrôler les routes maritimes. Pour les Européens, cette date symbolise une découverte. Pour les habitants de Kilwa, elle annonce l'arrivée de nouveaux acteurs déterminés à s'imposer par la force dans un monde déjà largement connecté.


Peu à peu, les équilibres se modifient. Lisbonne gagne en importance, les routes atlantiques se développent, les empires coloniaux émergent. Dans le même temps, certaines cités qui avaient prospéré grâce aux réseaux anciens de l'océan Indien entrent dans une période d'incertitude.


Deux femmes au temps des transitions


Anne de Bretagne assiste à la disparition progressive de l'indépendance bretonne au profit d'un royaume de France en pleine consolidation.


Aïsha de Kilwa voit, ou hérite du souvenir d'un monde où l'équilibre commercial et politique de la côte swahilie est bouleversé par l'arrivée des Portugais.


L'une regarde vers l'Atlantique qui s'ouvre sur de nouvelles routes. L'autre appartient à une cité de l'océan Indien confrontée à de nouveaux hommes, les Franj, venus d'Europe.


Elles appartiennent toutes les deux à des sociétés confrontées à l'arrivée de nouvelles puissances, à la recomposition des échanges et à la redéfinition des rapports de force.


Mais à travers leurs trajectoires, c'est peut-être une même histoire qui se dessine : celle de femmes vivant au temps des transitions.


Leurs destins sont différents, mais elles vivent toutes deux au moment où les océans changent de rôle et où s'esquisse peut-être la première mondialisation moderne.

Fragments

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