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La mer aux mille noms

  • 30 mai
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 juin

30 mai 2026.


Avant d’être « l’océan Indien », cet immense espace maritime a porté d’autres noms, disparus aujourd'hui des cartes et des récits. Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains l’appelaient la Mer Érythrée, du grec Erythra Thalassa littéralement « mer rouge » (erythrà = rouge).


C'était un vaste espace maritime comprenant la mer Rouge actuelle, le golfe d’Aden, la mer d’Arabie et les routes menant jusqu’aux côtes occidentales de l’Inde. Le célèbre Périple de la mer Érythrée (Periplus Maris Erythraei), rédigé au Ier siècle de notre ère par un marchand grec d'Égypte romaine, probablement familier du port de Bérénice, témoigne de cette vision d'un monde fluide et mondialisé.


Carte du XVIe siècle, en latin, reprenant les toponymes cités dans le Périple de la mer Érythrée (Wikipedia)
Carte du XVIe siècle, en latin, reprenant les toponymes cités dans le Périple de la mer Érythrée (Wikipedia)
Étonnant qu’une mer turquoise soit ainsi nommée.

Mais le Périple ne donne aucune explication directe sur l’origine de cette « mer rouge ». Seraient-ce par les teintes cuivrées des terres bordant la côte, d'algues colorant les eaux, ou encore d'une ancienne symbolique des couleurs associant le rouge et ses soleils brûlants au sud. Le mystère demeure.


Sur les cartes du Périple, on découvre des ports africains où s'échangeaient des cargaisons d’ivoire, d’épices et d’écaille de tortue qui traversaient déjà l’océan, au début du premier millénaire. Cet espace maritime était ponctué d'étapes, consignées sur des cartes et dans les descriptions des routes, des étoiles, des courants et des saisons. L'Afrique n'était pas la terre isolée qu'on décrit des siècles plus tard.


L'Afrique orientale selon les données du Périple, R. Mauny, 1968, Journal des Africanistes.
L'Afrique orientale selon les données du Périple, R. Mauny, 1968, Journal des Africanistes.
Et Kilwa ?

Tout au sud, nous voyons le port de Rhapta (ou Rapta), le plus méridional connu des auteurs gréco-romains. Il pourrait avoir été l'un des ancêtres lointains du monde swahili dont Kilwa héritera plus tard.


Aujourd'hui, beaucoup d'historiens placent Rhapta quelque part entre Bagamoyo, le delta du Rufiji et l'île de Mafia. Le Rufiji est le plus grand delta de Tanzanie doté de mangroves immenses. Il aurait pu être la porte d'entrée idéale vers l'intérieur du continent et un excellent point de collecte de l'ivoire. Le delta se trouve à seulement quelques dizaines de kilomètres au nord de Kilwa.


Rhapta est un nom venu de la mer. Les auteurs grecs auraient ainsi nommé ce port d'après les embarcations locales, probablement des bateaux dont les bordés étaient cousus avec des fibres végétales ou du cordage plutôt qu'assemblés par des clous. De ῥάπτειν (rhaptein) : coudre.


Kilwa est un nom venu de la terre, né des langues bantoues qui habitaient ces rivages bien avant que les géographes ne les inscrivent sur leurs cartes. Certains linguistes rapprochent Kilwa d'une idée de lieu fermé, d'île ou d'endroit entouré.


Entre Rhapta et Kilwa s'écoulent près de mille ans d'histoire. Rhapta a disparu. Kilwa, elle, subsiste encore dans ses ruines, mais s'efface progressivement de la mémoire des routes maritimes qui firent sa grandeur.


Les noms des rives

C'est dans le Périple qu'apparaît la côte nommée « Azania », la portion de la côte orientale africaine située au sud de la Somalie actuelle. Les Arabes la nommeront plus tard Bilad al-Zanj, le « pays des Zanj », celui des populations noires de la côte.


Puis émergera progressivement le monde swahili, cette fusion entre populations bantoues africaines et celles des circulations marchandes de l’océan Indien. Le mot « swahili » lui-même vient de l’arabe sawāhil, « les côtes ».

 

Quand l’océan Indien devient « indien »

L’expression « océan Indien » est relativement tardive. Entre le IXe et le XVe siècle, les géographes arabes utilisent plusieurs appellations : al-Bahr al-Hindi (la mer de l'Inde), Bahr al-Zanj (mer des Zanj), Bahr Fars (mer de Perse). Ils raisonnent davantage par routes commerciales que par un grand océan unique.


Après les voyages de Vasco da Gama à partir de 1498, les Européens commencent à cartographier cet espace. Au XVIe siècle apparaissent Oceanus Indicus puis Mare Indicum sur certaines cartes savantes. C'est à cette époque que l'expression « Océan Indien » commence véritablement à s'imposer.


Là où la mer Érythrée décrivait un espace de routes et de continuités, l'océan Indien devient progressivement un espace défini depuis les cartes, dont la péninsule indienne constitue désormais le principal repère géographique. Les anciens mondes maritimes fluides se fragmentent peu à peu en colonies, zones d’influence, puis frontières nationales.


Certains noms ont disparu presque entièrement : Rhapta, Opone, Azania. D’autres ont survécu sous des formes nouvelles : Érythrée, Zanzibar, Sofala. D’autres encore demeurent enfouis dans les récits des navigateurs ou dans les ruines des ports anciens.


Ces disparitions racontent la fragilité des mondes maritimes. Les ports changent de place. Les deltas se déplacent. Les routes commerciales se transforment. Des cités prospères deviennent des villages oubliés. Kilwa elle-même fut l’une des grandes capitales de l’océan Indien avant de devenir une ruine tournée vers la mer.

 

Les noms changent, les cartes se redessinent, les ports apparaissent puis disparaissent. Mais les vents, eux, continuent de souffler sur les mêmes routes invisibles.


Sources:

  • "Le périple de la mer Erythrée et le problème du commerce romain en Afrique au sud du Limes" par  R. Mauny, 1968, Journal des Africanistes, 38-1  pp. 19-34

  • Le Périple de la mer Érythrée (Wikipedia)

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