Shiraz, Kilwa - l’origine ou le vent ?
- 8 avr.
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Dernière mise à jour : 18 avr.
10 avril 2026.
On dit que Kilwa est née d’un voyage venu de Shiraz, au-delà d'Ormuz. C'est une histoire ancienne, transmise par les chroniques : celle d’un prince persan, ʿAlī ibn al-Ḥasan, quittant sa terre pour fonder, sur la côte swahilie, une cité tournée vers l’océan. On raconte aussi qu’il aurait acquis l’île en échange d’un simple tissu, dont la longueur, déployée, faisait le tour de ses rivages, comme si la mesure du pouvoir pouvait tenir dans une étoffe. Voilà un merveilleux récit de fondation, précis, quoique incertain, où se mêlent mémoire, légende et construction politique.

Annotations sur carte de l’Océan Oriental ou Mer des Indes, par Jacques-Nicolas Bellin (vers 1750).
La Perse est bien là. Dans les récits, dans certains noms, dans des formes culturelles, religieuses, esthétiques. Mais elle n’est jamais seule. La côte swahilie s’est construite autrement, par les circulations, par contacts, par une lente stratification.
Des marchands venus du Golfe Persique, des navigateurs d'Oman et du Yemen, des routes qui convergent vers le Golfe d'Aden et la Mer Rouge, des populations profondément enracinées sur cette côte africaine, des influences venues d'Inde et d'Asie, ont, ensemble, façonné un monde singulier. Mais cette circulation n’est pas immobile. Elle se déplace et se recompose.
Au XIe siècle, un basculement silencieux mais décisif s’opère.
Pendant longtemps, le centre de gravité des échanges se situait dans le Golfe Persique, en lien avec les grands centres du monde abbasside. Mais cet axe ancien s’affaiblit. C'est à ce moment que l’histoire du monde islamique se redessine, et avec elle les routes du commerce.
Peu à peu, les flux se déplacent vers l’ouest de l’océan Indien. Ils se concentrent autour du Golfe d'Aden, remontent vers la Mer Rouge, irriguent le Yemen et trouvent un nouveau centre de gravité en Egypte, sous les Fatimides, en lien avec la Méditerranée. Ce déplacement n’est pas seulement géographique. Il est politique, économique, presque cosmologique.
Dans ce nouvel espace, la côte swahilie, et Kilwa en particulier, prend une place stratégique. Les routes de l’or venant du Grand Zimbabwe, auxquelles s'ajoutent celles de l’ivoire et des ressources de l’intérieur africain, trouvent désormais leur débouché dans un système tourné jusqu'aux confints de la mer Rouge et les circuits arabes.
Les liens directs avec la Perse s’estompent progressivement dans les échanges réels. En revanche, ceux avec l’Arabie du Sud se renforcent. Oman, sans toujours être nommé, fait partie de cet espace maritime élargi, un monde de navigateurs, de ports et de moussons. Il devient alors probablement plus présent dans les circulations effectives que la lointaine Shiraz.
Kilwa n’est pas « persane » dans son fonctionnement économique. Elle s’insère dans un système plus dynamique, centré sur l’océan Indien occidental, où l’Afrique orientale n’est plus une périphérie mais devient un pivot. Kilwa devient une ville capable de capter les flux, de les transformer, puis de les redistribuer. Elle prend son essor en regardant vers le Nord, tout en puisant sa richesse dans le continent, au Sud et vers l'intérieur.
Et pourtant, on peut dire que sur le plan culturel et symbolique, la Perse demeure. La référence à Shiraz continue d’habiter les récits et les généalogies. Elle devient une mémoire active, mais surtout un langage de légitimité. Dans certaines calligraphies, dans des inscriptions de mosquées, dans des styles qui évoquent les ateliers de Siraf, ancien port du monde persan, quelque chose persiste, une empreinte. La Perse devient un horizon culturel.
Mais les recherches archéologiques et historiques récentes invitent à nuancer ce récit. Elles montrent une réalité plus complexe, plus ancrée localement, où les sociétés de la côte ont été actrices de leur propre développement. Kilwa devient une création, non une 'transplantation'.
Alors que reste-t-il de Shiraz dans les ruines de Kilwa Kisiwani ?
Les pierres ne parlent pas de Perse. Elles parlent de corail et d’océan, de techniques locales, d’adaptation au climat, de savoir-faire ancrés dans le territoire. Elles disent une architecture swahilie, ouverte et poreuse, tournée vers l'océan. Quelque chose subsiste : une origine mais surtout une direction, que l'on pourrait qualifier d'ouverture au monde et une manière d’habiter le rivage en relation avec les autres rives.
Les ruines de Kilwa ne nous ramènent pas directement à Shiraz. Elles nous ramènent à un espace de circulation, où Shiraz est une étape parmi d’autres, un horizon parmi d’autres.
Shiraz n’est peut-être pas une origine. C’est une direction que l’on continue de chercher, dans le vent.












